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DEVENIR VOTRE PROPRE PERE ET VOTRE PROPRE MERE

 

 

Pour aimer, il faut apprendre à relier et, pour apprendre à relier, il faut commencer par soi-même. Déjà, ne plus penser et agir vis-à-vis de vous en termes d’oppositions (mon pluriel est ici intentionnel) mais en termes de complémentarité.
Trouver dans votre être les ferments de ce qui constitue l’essence même de vos deux instances intérieures. Ce sera votre instance nourricière d’abord, celle qui vous nourrit, dans tous les sens du terme : nourriture alimentaire, bien sûr, mais aussi relationnelle, émotionnelle, sentimentale, sexuelle, spirituelle, culturelle. Ce sera votre instance sécuritaire ensuite, celle qui vous permet de vous sentir protégé(e) dans votre environnement et dans votre foyer (d’un point de vue symbolique, la maison s’apparente au ventre de la mère), dans votre corps physique (bonnes conditions de vie et de santé), dans votre sphère sociale (entretenir de bonnes relations avec les autres), dans votre intimité (accepter ce qui me convient et ne pas accepter ce qui ne me convient pas). En fait, ce que j’essaie de vous faire comprendre, un peu maladroitement je suppose, c’est que vous devez vraiment apprendre à devenir votre propre mère, celle qui traditionnellement nourrit, et votre propre père, celui qui traditionnellement assure la défense, afin de recomposer ou renforcer â l’intérieur de vous la triade affective (voir C. Dolto-Tolitch). Là résident vos besoins de base essentiels, antidotes primordiaux à la subsidence dévoreuse d’équilibre, de vie et de bonheur.
Tant que vous n’avez pas réintégré en vous ces deux instances, vous ne pouvez pas recomposer votre triade affective (moi, mère, père) et l’amour reste une quête infinie de l’autre, sans jamais devenir une rencontre. C’est pour cela que tant d’entre nous restent dubitatifs face à l’amour. Lorsqu’ils regardent ceux qui vivent l’amour en vérité et non pas seulement en paroles, ils se demandent s’il ne s’agit pas d’une supercherie ou d’une illusion.

L’amour est comme un souffle, spontanément perceptible aux sens de certains, moins immédiatement perceptible à d’autres, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas au plus profond d’eux-mêmes. Pour ma part, j’en avais certes senti les rafales, mais le souffle constant de la complémentarité amoureuse m’était étranger. Je ne connaissais pas l’amour, je n’en connaissais que les jeux, ceux qui vous font osciller à la manière d’un pendule trop impeccablement réglé entre captation et rejet, attirance et haine, consommation et consumation de l’autre. Je ne savais pas que, pour aimer réellement et non en seules belles promesses, il fallait non seulement que s’établisse un sentiment amoureux réciproque, non seulement apprendre à aimer nos différences, mais encore, comme le dit le poète Rainer Maria Rilke, apprendre à aimer la distance qui nous sépare.
Aimer la distance qui nous sépare ? Ah ! combien de fois ai-je repensé à ces mots. Ils résonnaient en moi comme la plus énigmatique contradiction. Vous savez, ce genre de paradoxe qui vous cloue sur place, vous fige; un peu comme lorsqu’un parent dit à son enfant
« Si tu demandes, tu n’auras pas » (Et si je ne demande pas, comment sauras-tu ce que je veux, alors ?).
En fait, ce que je ne voyais pas, et ce que, je crois, nous ne voyons pas en général, c’est que l’amour n’est pas un but; l’amour est un pont. Un pont qui vous ouvre au continent de l’autre, avec ses langues, ses habitudes, ses coutumes et ses traditions. Avec ses mystères, ses différences, ses sensibilités, ses fragilités, aussi. L’amour est un passeport, mais nous, aveuglés par le désir de possession et de maîtrise, nous nous évertuons à en faire un douanier. Alors, au lieu de se multiplier, les sentiments amoureux se retirent, reléguant chacun des deux amants dans sa « réserve ». Et l’amour se fait comptable d’un temps limité, cadencé en reproches sur le rythme du jamais (Tu ne m’écoutes jamais, tu ne veux jamais faire l’amour...) et du toujours (C’est toujours toi qui as le dernier mot, toujours toi qui décides tout...) alors qu’il devrait ouvrir sur un sentiment d’éternité.
Aimer la distance qui nous sépare, c’est aimer l’ambiance que crée l’autre par sa présence en notre présence, c’est profiter, à la manière d’un tremplin, de son énergie, de son activité, de sa créativité, de son unicité, c’est s’enrichir de sa conception du monde, et réciproquement évidemment. C’est se caler sur l’énergie positive que produit notre contact amoureux pour essayer d’atteindre à notre première nature dont parle Platon et retrouver ainsi l’unité primordiale dans laquelle non seulement nous ferons un avec l’autre (tout en restant deux), mais aussi avec le monde, jusqu’à devenir monde nous-mêmes. Cette conception vous paraîtra peut-être follement exigeante, irréalisable même pour certains d’entre vous, ou trop romantique pour d’autres, mais là est, à mon avis, le sens de l’amour. Et c’est en cela aussi que réside son caractère sacré.
L’important n’est pas de savoir si nous pouvons y accéder mais au moins y aspirer. « La terre promise vous entoure, prophétisait Montherlant, mais vous ne le savez pas. » Accoster à cette belle terre, nous l’avons vu, est une tâche délicate. Dans notre culture, on nous apprend si mal à aimer et nous avons nous-mêmes négligé tant de leçons. L’amour n’est pas une illusion ; il existe vraiment. Mais trop souvent, par paresse, par égoïsme, par sentiment d’impuissance, par peur de la vie, nous n’osons pas emplir la voile de ce souffle, et notre embarcation ne parvient pas à accoster à son rivage. À chaque tentative, les récifs nous guettent et les tempêtes de la passion menacent de nous engloutir.
Pour accoster au rivage de l’amour, il nous faudra apprendre à changer notre mentalité, apprendre à vivre dans la complémentarité. Relier au lieu de séparer, pour devenir d’accord avec le plus profond de nous-mêmes, avec cette microscopique partie d’universalité que nous portons en nous et qui nous rattache à cette terre que nous croyons sans cesse promise alors qu’elle nous porte déjà en elle.

 



 



Patrick Estrade
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