Luc Ferry :
Dès l’origine, la philosophie - l’amour de la sagesse - s’est vouée à permettre aux humains de surmonter leurs peurs. C’est une conviction pour Epictète comme pour Epicure : tant que l’on est « coincé » par les peurs, on ne peut accéder à la vie bonne. On ne peut ni être libre ni être généreux. A l’époque de ces philosophes grecs, et je pense que cela reste une fort belle idée, le sage n’est pas tant celui qui atteint au bonheur - ce qui ne veut pas dire grand-chose - qu’à la sérénité, c’est-à-dire à cette capacité de liberté et d’amour qui se manifeste lorsque l’on a surmonté les peurs. Ces dernières peuvent être « métaphysiques », liées à la « finitude », au sentiment de la mort, mais aussi très matérielles comme lorsque l’on est « coincé » dans ses gestes au tennis, par exemple, à cause de petites peurs intériorisées dans le corps...
Boris Cyrulnik :
Oui, la peur est « internalisée »... On éprouve dans son corps une représentation de soi qui fait que l’on se sent ou non « serein » comme vous dites. Moi, dans mon langage habituel, je dirais plutôt « en sécurité ». Le « bébé préverbal » se regarde d’abord dans le regard des autres. Et cette image de soi dans le regard de l’autre provoque un sentiment qui s’imprègne organiquement dans le cerveau. Aujourd’hui, grâce aux neurosciences, on peut voir ce sentiment par imagerie. On constate que tous nos enfants, à l’âge de 10 mois, quel que soit le niveau socioculturel de leurs parents, ont acquis un style affectif. Pour la plupart, il s’agit d’un « sentiment de soi "sécure" ». Grâce à cette confiance en soi primordiale, ils multiplient les interactions. Faciles à aimer, faciles à aider, ce sont eux qui ont le moins besoin des autres. Mais beaucoup d’autres ont acquis un « attachement "insécure"». Parce que la mère est malheureuse - son histoire, son mari, la société, la guerre... -, elle ne les sécurise pas. A ce moment-là, ces enfants s’adaptent au malaise de leur figure d’attachement par un « attachement glacé » : ils se sécurisent par des comportements autocentrés, n’ont pas d’élan vers les autres. Certains vivent un « attachement ambivalent », c’est-à-dire qu’ils ne sont bien que si leur figure d’attachement - homme ou femme - est là. Si elle s’en va, ils paniquent. Quand elle revient, ils se jettent dans ses bras, la mordent et lui tapent dessus parce qu’en partant, elle les a fait souffrir. Enfin, quelques enfants sont complètement désorganisés. Ils seront difficiles à socialiser, et nous adultes, parce que nous ne les comprenons pas, nous les aimerons mal et nous les aiderons mal alors que c’est eux qui en ont le plus besoin. L’aventure sociale commence par cette tragédie et cette injustice.
Psychologies Magazine
Janvier 2007
A lire :
« De chair et d’âme » de Boris Cyrulnik Editions Odile Jacob
« Vaincre les peurs » de Luc Ferry Editions Odile Jacob
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